Infovaticana
DÉCLARATION DE RICHARD SIPE AU PAPE BENOÎT XVI
a2, Documents

DÉCLARATION DE RICHARD SIPE AU PAPE BENOÎT XVI

Redaction
28 août 2018

 À PROPOS DE LA QUESTION DE LA CRISE DES ABUS SEXUELS AUX ÉTATS-UNIS

Texte publié le 21 avril 2008 sur le site richardsipe.com, au lendemain de la visite de Benoit XVI aux États-Unis (source).


Sainteté,

C’est à contrecoeur que je soussigné, Richard Sipe, vous aborde pour parler du problème des abus sexuels commis par des prêtres et des évêques aux États-Unis, mais je me sens autorisé et encouragé à le faire par la directive de Vatican II, Lumen Gentium, à son chapitre IV, paragraphe 37 : « Dans la mesure de leurs connaissances, de leurs compétences et de leur situation, [les laïcs] ont la faculté et même parfois le devoir de manifester leur sentiment en ce qui concerne le bien de l’Église. » Également ému par votre manifestation sincère d’inquiétude pour les victimes lors de votre récente visite aux États-Unis, j’attire votre attention sur une dimension de la crise qui n’a pas encore été abordée. Elle est plus proche du centre systémique du problème et plus difficile pour vous à traiter.

Alors que la crise des abus sexuels commis par des prêtres et des évêques aux États-Unis sur nos enfants et des adultes vulnérables se révèle, la dynamique de ce dysfonctionnement devient douloureusement claire.

Cette aberration sexuelle ne naît pas de la base – c’est-à-dire des candidats inadaptés au sacerdoce – mais du haut : c’est-à-dire du comportement sexuel des supérieurs, évêques et cardinaux inclus.

Le problème auquel nous sommes confrontés dans l’Église américaine est systémique. Je présenterai à Votre Sainteté seulement quelques exemples :

  • Mgr Thomas Lyons, maintenant décédé, ancien auxiliaire de l’archidiocèse de Washington, a éduqué, séduit et agressé sexuellement un garçon de l’âge de sept ans jusqu’à l’âge de dix-sept ans. Lorsque ce garçon est devenu adulte, il a à son tour abusé de son propre fils et d’autres jeunes membres de sa famille. Quand je l’ai interrogé sur ses questions sur ses actions, il m’a dit : « Je pensais que c’était naturel. Le père (Lyons) m’a dit qu’un prêtre lui avait montré cela quand il était enfant. » Ainsi, le modèle s’est perpétué pendant au moins quatre générations.
  • L’abbé John Eidenschink de St. John’s Abbey, Collegeville, au Minnesota, a abusé sexuellement de certains de ses jeunes moines pendant la confession et la direction spirituelle. Il a admis ce comportement à l’égard de deux des moines que j’ai rencontrés. Ils ont décrit ce comportement avec des détails visuels perturbants. Des moines plus âgés que j’ai interrogés m’ont dit qu’ils savaient que durant les deux années de noviciat de l’abbé son maître des novices avait été inadéquatement affectueux avec lui. Plus d’une douzaine de moines de ce monastère ont été accusés de manière crédible d’abus de mineurs, tandis que l’abbé Eidenschink a été promu président de sa congrégation monastique américano-cassinaise.
  • Alors que j’étais professeur adjoint au séminaire pontifical St. Mary’s de Baltimore (1972-1984), un certain nombre de séminaristes sont venus me parler des comportements de Theodore E. McCarrick, alors évêque de Metuchen au New Jersey. On sait depuis plusieurs décennies que l’évêque, archevêque, et maintenant cardinal, Theodore E. McCarrick, a emmené des séminaristes et de jeunes prêtres dans une maison sur le littoral du New Jersey, comme en des lieux à New York et ailleurs, et a dormi avec certains d’entre eux. Il a établi une coterie de jeunes séminaristes et prêtres auxquels il a demandé de l’appeler « oncle Ted ». J’ai sa correspondance où il qualifie ces hommes de « cousins » les uns avec les autres.
    Le journaliste catholique Matt C. Abbott a déjà rapporté les déclarations de deux prêtres (2005) et d’un ex-prêtre (2006) à propos de McCarrick. Tous trois étaient « dans le secret » et au courant des activités du cardinal McCarrick comme je l’avais été au séminaire. Aucun de ces témoins, à la connaissance d’Abbott, n’avait eu de contact sexuel avec le cardinal au cours de ces tristement célèbres soirées pyjama mais l’un d’entre eux avait reçu une confidence directe d’un séminariste qui avait partagé le lit de McCarrick et reçu des cartes et des lettres de sa part. Le modus operandi est similaire à celui exposé dans des documents et des lettres qu’un prêtre m’a adressés et où il décrit en détail les avances et l’activité sexuelle personnelle de McCarrick. Au moins un journaliste éminent du Boston Globe, enquêtant sur un autre prêtre, a été mis au courant du comportement de McCarrick mais, jusqu’à présent, aucune preuve judiciaire n’a été rendue disponible. Et, pour l’instant, l’histoire complète ne peut pas être publiée car les prêtres concernés ont peur des représailles.
    Je connais les noms d’au moins quatre prêtres qui ont eu des relations sexuelles avec le cardinal McCarrick. J’ai des documents et des lettres qui rapportent un témoignage de première main ainsi que des témoignages oculaires sur les relations sexuelles que McCarrick, alors archevêque de Newark, a eues avec un prêtre et sur les avances sexuelles non désirées auxquelles il a par ailleurs soumis un autre prêtre.

Sainteté, comme je l’ai fait, vous devez enquêter et écouter les histoires des prêtres qui ont été séduits par des religieux de haut rang, avec les conséquences désastreuses que cela a eu dans leur vie et qui ne mènent qu’à faire d’eux des victimes.

Un tel comportement favorise la confusion et rend le célibat problématique pour les séminaristes et les prêtres. D’abusés, ils deviennent abuseurs à leur tour, ayant des relations sexuelles entre eux, voire avec des mineurs.

Le problème des prêtres en charge de la formation des hommes pour la prêtrise (recteurs de séminaires, confesseurs, directeurs spirituels, maîtres des novices et autres membres du clergé) qui ont des relations sexuelles avec des séminaristes et d’autres prêtres est diffus aux États Unis. J’ai examiné des centaines de documents qui rendent compte de tels comportements et j’ai interviewé des dizaines de prêtres qui en ont souffert. Souvent, des prêtres sexuellement actifs de la manière décrite ci-dessus ont souvent été nommés évêques ou même cardinaux par le Vatican.

Je m’adresse à Votre Sainteté avec grand respect, mais aussi avec la même intensité qui poussa saint Pierre Damien à présenter à votre prédécesseur, le pape Léon IX, une description de la situation du clergé de son époque. Les problèmes actuels aux États-Unis sont similaires et aussi importants que ceux dont il parlait alors à Rome. Si Votre Sainteté me le demande, je vous remettrai personnellement une documentation à ce sujet.

Sainteté, je vous soumets ceci avec une préoccupation urgente pour notre Église, en particulier pour les jeunes et le clergé. 

Redaction