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CHRONIQUES CHINOISES 3
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CHRONIQUES CHINOISES 3

Aurelio Porfiri
25 septembre 2018

Les Chroniques chinoises de cette semaine regardent bien évidemment l’annonce de la signature d’un accord entre la Chine communiste et le Vatican pour la désignation des futurs évêques chinois et la reconnaissance canonique par le Saint-Siège de sept évêques institués par l’Église patriotique. Pour Marco Tosatti, qui héberge les dépêches originales du maestro Porfiri sur son blog, cela ne peut qu’être une farce, une mauvaise farce. Imagine-t-on en effet Pie XI offrir à l’Allemagne nazie de choisir ses propres candidats à l’épiscopat ?!

Le communiqué du Saint-Siège

Il n’y a pas de traduction officielle en français de ce bref communiqué publié en italien, anglais et chinois. On y apprend seulement que le 22 septembre 2018, Monseigneur Antoine Camilleri, Sous-Secrétaire pour les relations avec les États du Saint-Siège, et Wang Chao, vice-ministre chinois des Affaires étrangères ont signé un accord provisoire sur la nomination des évêques.
« Cet accord provisoire, fruit d’un rapprochement graduel et réciproque, a été conclu après un long processus de négociation pondérée et prévoit des évaluations régulières de sa mise en œuvre. Il traite de la nomination des évêques, question de grande importance pour la vie de l’Église, et crée les conditions d’une plus ample collaboration bilatérale » peut-on notamment y lire. On appréciera le style bureaucratique à souhait et le flou entretenu sur les dispositions concrètes de cet accord.

Schisme ?

Dans un article pour La Nuova Bussola Quotidiana, publié avant la signature de l’accord, Stefano Magni relaie quelques-unes des déclarations du cardinal Zen à l’agence Bloomberg. Le prélat chinois y évoque le risque d’un schisme.
« Selon les rumeurs, les évêques chinois seraient nommés conjointement par Pékin et le Saint-Siège. Si les détails de l’accord sont exacts, la Conférence épiscopale chinoise proposerait des noms, le pape se réservant un droit de veto. Selon le cardinal Zen : « il n’y a pas de véritable Conférence épiscopale, tout est sous le contrôle du régime ». L’Église officielle est contrôlée par l’Association patriotique, émanation directe du Parti communiste. Dans l’entretien à Blomberg, le cardinal Zen doute qu’il s’agisse d’un compromis constructif : « On dit que le Saint-Père aura toujours le dernier mot, mais quel dernier mot? […] Que pourra faire le Saint-Père ? Mettre son veto sur tous les noms ? » […] Vu que la Conférence épiscopale est dépourvue de pouvoir, les évêques seront en pratique choisis par le Parti communiste chinois. Le cardinal Zen y voit le risque de la constitution d’un « Église schismatique avec la bénédiction du Saint-Père ». »

Ce qu’en pense Sant’Egidio

Andrea Riccardi, fondateur de la Comunità di Sant’Egidio, historien et ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement Monti, a publié une tribune dans le Corriere della Sera dans laquelle il donne un éclairage intéressant sur cet accord qu’il qualifie de « succès du pape François ».
« La Chine et le Saint-Siège n’ont plus de relations officielles depuis la proclamation de la République populaire par Mao Zedong en 1949. En 1951, l’internonce à Pékin, Mgr Riberi, qui n’avait pas eu de contact avec les nouvelles autorités communistes, dû laisser le pays et se rendre à Hong-Kong. C’était le début d’un long hiver entre Pékin et le Vatican, considéré par les Chinois, dans le contexte de la Guerre froide, une force étrangère, occidentale et impérialiste. » […]
« De façon significative, le texte ne sera pas rendu public. L’accord définit un mécanisme, provisoire et à valider, pour la nomination des évêques. […] Les communautés catholiques chinoises, le gouvernement et le Saint-Siège auront tous trois un rôle dans le processus de désignation. Le pape conserve la possibilité de refuser la nomination. C’est un procédé déjà utilisé dans le passé. Sous le « patronage royal », les gouvernements espagnols et portugais choisissaient les évêques de leurs possessions outre-mer, que le pape confirmait ensuite. Dans la Chine du passé, bien des affaires religieuses étaient gérées par la France. Dans l’Espagne de Franco aussi, comme dans certains pays latino-américains, les évêques étaient choisis par le pouvoir. »
Vient alors une phrase caractéristique du pontificat actuel : « L’accord ne met pas fin à un processus mais ouvre une voie qui exigera une constante relation de négociation entre le Vatican et la Chine. » Et Riccardi de conclure en évoquant la nécessité de l’ouverture d’une représentation stable du Saint-Siège à Pékin, qui faciliterait « les contacts et l’identification de candidats à l’épiscopat appropriés, pastoraux et acceptés par la Chine et les catholiques chinois ». Et peu importe les discussions que suscitera un tel accord car « il fait tomber l’un des derniers murs de la guerre froide ».
Peu sensible à la rhétorique de Riccardi, le maestro Porfiri rappelle que si les mécanismes de désignation des évêques en accord avec le pouvoir politique local ont été abandonnés par l’Église, c’est aussi parce qu’ils tendaient rarement à la désignation de bons évêques.

Le rite du repas

Qui passe un peu de temps en Chine est vite frappé par la facilité que les Chinois semblent avoir de manger au restaurant. À Hong-Kong, il y a une multitude de restaurants pour tous les goûts et tous les budgets. À Central, le quartier des affaires, on remarque tous ces jeunes gens en costume et cravate et ces jeunes femmes habillées avec une certaine élégance faisant la file devant le restaurant du coin. Les Chinois n’ont aucune difficulté à s’asseoir à la table d’un inconnu pour consommer leur repas. Je dois dire qu’au début, cela m’était pénible de manger face à un inconnu. Aujourd’hui, je me suis un tantinet habitué. Pour eux, il s’agit d’une fonction purement physiologique. Le grand écrivain Lin Yutang remarquait combien l’intestin était pour eux plus important que le cœur. Et, de fait, ils en prennent soin, par exemple en évitant de boire glacé comme nous le faisons nous, préférant l’eau tiède ou chaude.

Contrôle total

Toujours à la veille de l’accord, le cher Père Sergio Ticozzi, missionnaire du PIME, a donné un entretien courageux à AsiaNews. En voici un passage : « [En échange de cet accord] les autorités chinoises ont demandé la reconnaissance de sept évêques illégitimes, dont trois sont excommuniés. Le Vatican semble prêt à le faire, afin d’éviter la poursuite des ordinations illégitimes et, ainsi, le risque d’un schisme. Le gouvernement chinois profite de cette situation et de l’émotivité du pape François. Il sait que si le Vatican est aujourd’hui prêt à reconnaître des évêques ayant amantes et enfants, petits soldats politiques lui obéissant depuis le séminaire, alors il ne posera aucun problème à l’avenir pour accepter les évêques proposés dans un diocèse donné – la carte des diocèses chinois est un enjeu complexe auquel les membres de la délégation vaticane semblent bien peu préparés. »
« L’épiscopat chinois et l’Église catholique continueront donc à être sous le contrôle absolu du pouvoir. Au-delà de la désignation des évêques, il y a d’autres problèmes dont je ne sais pas s’ils sont concernés ou non par l’accord, comme ceux de l’officialisation des évêques clandestins (au nombre de 35 dont 19 en exercice), l’enregistrement du clergé clandestin, le rôle de l’Association patriotique, etc. Je crains que l’ambiguïté du Vatican sur le principe de l’autonomie et de l’indépendance de l’Église chinoise ne soit hélas confirmée. »

La voix de George Weigel

Dans un article pour la National Review, George Weigel, biographe de saint Jean-Paul II, s’exprime sur les relations entre la Chine et le Vatican et sur l’éventuel accord. Comme beaucoup d’autres, lui aussi sonne l’alarme : « Tel qu’il est annoncé dans la presse, cet accord constitue une violation flagrante de la loi ecclésiastique en vigueur. À son alinéa 5, le canon 377 du Code de droit canonique stipule clairement que « désormais aucun droit ou privilège d’élection, de nomination, de présentation ou de désignation d’Évêque n’est accordé aux autorités civiles » – une disposition sans ambiguïté qui donne une forme juridique à l’enseignement du Concile Vatican II en son décret sur la charge pastorale des évêques dans l’Église. Pire encore, la responsabilité des affaires ecclésiastiques en Chine populaire a maintenant été retirée à l’État chinois pour être confiée à un bureau du Parti communiste chinois : ce qui signifie que le Vatican offre de donner un droit de « présentation […] des évêques » aux bureaucrates communistes, dont les intérêts, on peut le supposer, ne sont pas ceux de l’Église et de sa mission d’évangélisation.
Pire encore, alors que s’affaiblit l’autorité morale d’un Vatican bredouillant sa réponse face aux abus sexuels des clercs et aux évêques malfaisants, cet accord intervient à un moment où le gouvernement chinois intensifie la persécution des groupes religieux en Chine, démolit des églises catholiques, dépouille les autres de leurs statues, enferme les chefs des églises protestantes dans des camps de travail, et mène ce que certains considèrent comme un génocide contre les musulmans ouïghours. La Chine intensifie la persécution religieuse et le Vatican signe un accord avec elle ? Au secours ! »

Aurelio Porfiri