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CHRONIQUES CHINOISES 4
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CHRONIQUES CHINOISES 4

Aurelio Porfiri
4 octobre 2018

Le message du Pape François aux catholiques chinois

La salle de presse du Vatican a diffusé un Message du Pape François aux Catholiques chinois et à l’Eglise universelle. J’ai commenté ce message pour la Nuova Bussola Quotidiana mais vous en livre volontiers quelques éléments. Bravo pour l’admiration exprimée envers la culture chinoise e le peuple chinois. Bravo et juste, aussi, le rappel des souffrances du peuple chinois, même si le mot « communiste » n’apparaît jamais : « Je vous assure que le Seigneur, justement à travers le creuset des épreuves, ne manque jamais de nous remplir de ses consolations et de nous préparer à une joie plus grande. Avec le Psaume 126 [125] nous sommes plus que certains que « celui qui sème dans les larmes moissonne dans la joie » ! (v. 5) »
Le ton optimiste gâche toutefois le document : « Abraham, appelé par Dieu, obéit en partant pour une terre inconnue qu’il devait recevoir en héritage, sans connaître le chemin qui s’ouvrait devant lui. Si Abraham avait exigé des conditions, sociales et politiques, idéales avant de sortir de sa terre, peut-être qu’il ne serait jamais parti. Lui, au contraire, a fait confiance à Dieu, et sur sa Parole il a laissé sa maison et ses propres sécurités. Ce ne furent donc pas les changements historiques qui lui permirent de faire confiance à Dieu, mais ce fut sa foi pure qui provoqua un changement dans l’histoire. La foi, en effet, est « la garantie des biens que l’on espère, la preuve des réalités qu’on ne voit pas. C’est elle qui a valu aux anciens un bon témoignage » (Lettre aux Hébreux: 11, 1-2). »
Un compte est l’inconnu, un autre est le péril bien connu et imminent. Comme vous le voyez au fil de ces chroniques, j’évite d’user de termes forts contre le gouvernement chinois : il ne fait que bien remplir son rôle. Le problème, ce sont les fausses illusions entretenues par le Saint-Siège. Par exemple : « Sur le plan civil et politique, que les catholiques chinois soient de bons citoyens, aiment pleinement leur Patrie et servent leur pays avec engagement et honnêteté, selon leurs propres capacités. Sur le plan éthique, qu’ils soient conscients que beaucoup de concitoyens s’attendent de leur part à une mesure plus haute dans le service du bien commun et du développement harmonieux de la société tout entière. En particulier, que les catholiques sachent offrir cette contribution prophétique et constructive qu’ils tirent de leur foi dans le Règne de Dieu. Cela peut leur demander aussi l’effort de dire une parole critique, non par opposition stérile mais dans le but d’édifier une société plus juste, plus humaine et plus respectueuse de la dignité de toute personne. » Et, ajouterais-je, avec la pleine conscience que cette « parole critique » risque de les conduire directement en prison.

La fameuse signature

À l’annonce de la signature de l’accord entre le Vatican et la Chine, j’ai eu l’impression que ce cap franchi ne satisfaisait pas vraiment les opinions publiques respectives (d’un côté comme de l’autre assez peu libres de pouvoir s’exprimer). Au-delà du ton emphatique de certains, on a l’impression qu’un accord dont les contours sont inconnus laisse d’un côté le champ libre au gouvernement chinois tout en donnant de l’autre au Vatican la possibilité d’exercer désormais un certain pouvoir, ravivant ainsi la peur des « infiltrations étrangères » toujours redoutées.
Pour ceux qui connaissent la hiérarchie politique de la Chine d’aujourd’hui, qui n’a aucun scrupule à investir tous les secteurs de la culture et de la société afin de mieux les contrôler, il ne fait aucun doute que ce n’est pas la Chine qui y perdra. Comme je le répète régulièrement, la Chine se comporte toujours comme on s’y attend, ni plus ni moins. Connaissant leurs compétences en matière de négociation, ils se seront certainement prémunis afin que l’influence du Vatican demeure inoffensive. Tout le reste ne sera que matière à propagande pour les médias du régime, des deux côtés.

L’Église comme Pepsi

Alex Lo livre un intéressant commentaire sur la situation de l’Église européenne, en marge de son éditorial pour le South China Morning Post du 23 septembre.
« Rome regarde l’avenir. Le déclin du catholicisme en Occident semble irréversible. Aussi bien la sécularisation que la chute des naissances y ont bloqué son expansion. La crise des abus sexuels du clergé et les tentatives pour l’étouffer mettent un dernier clou au cercueil. Les seules zones de croissance significative du catholicisme sont l’Afrique et l’Asie, Entre 1980 et 2012, le nombre de fidèles a explosé en Afrique (+ 238%) et doublé en Asie (+115%), ne progressant que de 6% en Europe. Pendant ce temps, beaucoup plus décentralisées, les sectes protestantes n’ont fait que croître jusqu’à toucher aujourd’hui 60 millions d’Européens. Comparé à l’évangélisme, le catholicisme est comme Internet Explorer par rapport à Google Chrome, ou Pepsi par rapport à Coca-Cola. »
Certes, le déclin de l’Église est probablement inarrêtable et tient pour partie à des causes externes mais, comme l’annonçait déjà Paul VI, cela fait des décennies que des forces œuvrent de l’intérieur à sa destruction.

Si le christianisme est étranger, alors qu’en est-il du marxisme ?

Dans un article du 24 septembre pour le Wall Street Journal, William McGurn, ancien de l’administration Bush, s’interroge sur la peur de la Chine envers les influences étrangères comme celle du christianisme. Toutefois, se demande-t-il, le marxisme n’est-il pas, lui aussi, une interférence étrangère ?
« Depuis la signature samedi de l’accord provisoire, beaucoup se sont justement demandé si le pape avait en effet baissé pavillon en permettant au Parti communiste de décider concrètement qui pouvait ou non devenir évêque en Chine. Comme un éditorialiste l’a écrit, imaginez un peu ce qui se passerait si Donald Trump réclamait une telle prérogative pour les États-Unis !
Nous ne connaissons pas l’ampleur exacte des dégâts car le texte de l’accord n’a pas été publié et ne le sera probablement pas. Mais celui-ci cadre avec l’une des principales priorités poursuivies par Xi Jinping ces dernières années : la sinisation des religions en Chine pour les préserver de toute contamination par les idées ou les valeurs occidentales. […] Là où ça coince, c’est que si la Chine veut vraiment se débarrasser de toutes les mauvaises influences occidentales, Xi devrait commencer par celle qui le touche de plus près. Aucune idée d’importation n’a en effet eu plus de mauvais impact sur la Chine que celle sur laquelle repose l’autorité du président chinois : le communisme. […] Bien que la mythologie locale veuille que la version chinoise du communisme soit plus organiquement chinoise que soviétique, elle n’en demeure pas moins importée. Même si Mao Zedong a eu ses divergences avec les soviétiques sur l’orthodoxie marxiste (surtout en ce qui concerne la paysannerie) et qu’il a finalement rompu avec eux, cela ne change pas que les origines du communisme chinois sont issues de cette nouvelle forme de colonialisme occidental qui prenait ses ordres à Moscou. » CQFD.

Une remarque du cardinal Zen

À la fin de l’ouvrage du cardinal Joseph Zen que je viens de publier avec Chorabooks – « Par amour de mon peuple, je ne me tairai pas » –, le cardinal fait cette remarque importante : « Ces messieurs du Vatican ne justifient-ils pas la recherche d’un accord par la nécessité de favoriser l’évangélisation de ce grand pays ? Qu’ils se rappellent que le pouvoir communiste n’est pas éternel ! Alors qu’aujourd’hui ils courent après le régime, notre Église risque de ne pas être la bienvenue dans la nouvelle Chine de demain. Tout le monde voit bien l’actuelle dégradation de la liberté religieuse en Chine. Y a-t-il quelque chose à gagner d’un accord avec ce gouvernement ? Quand je dis que c’est comme si saint Joseph pouvait obtenir quelque avantage d’un dialogue avec Hérode, ce n’est pas une image. » Ce regard vers le futur est nécessaire. Les formes de gouvernement peuvent évoluer, changer. Qu se passera-t-il si l’Église, demain, est perçue comme collaborationniste, complice d’un pouvoir autoritaire en déclin ? Bien entendu, l’Église doit dialoguer avec tous mais en marquant toujours une distance envers ces mentalités ou idéologies clairement opposées à son enseignement.

Le rêve et la réalité

Dans une chronique pour France Inter, Pierre Haski observe avec lucidité la situation créée par l’accord du 22 septembre.
« Dans l’église souterraine, les fidèles les plus âgés qui ont tout enduré seront viscéralement contre la réconciliation proposée, selon un bon connaisseur de cette église. Le pape sait qu’il leur fait du mal, et s’en excuse dans sa lettre, mais il vise le moyen ou le long terme dans un pays-clé du monde. Le risque, pour le pape, est que cet accord survient à un moment où la politique religieuse du pouvoir chinois est la plus restrictive depuis trente ans. Le gouvernement s’apprête à interdire les images religieuses en ligne, et pousser la sinisation des cultes.
Si le parti communiste utilise cet accord pour renforcer son contrôle sur les catholiques, les détracteurs du pape auront eu raison. C’est donc un authentique pari politique autant que religieux qu’a fait le pape François. »
Je crois que l’auteur de ces lignes voit clairement ce qui est en jeu aujourd’hui. Et beaucoup de ceux qui connaissent la Chine pensent que c’est un pari perdu d’avance.

Quelque chose a changé…

Cela m’a amusé de voir que quelques catholiques chinois auraient déclaré avoir été contrariés par les attaques contre le pape au sujet de la signature de l’accord. Je voudrais en profiter pour deux commentaires personnels.
Tout d’abord, critiquer l’accord pour des raisons explicites, ce n’est pas attaquer le pape. Le droit canon reconnaît aux fidèles le droit d’émettre des opinions à condition que ce soit pour le bien de l’Église (canon 212, 3). De même que certains peuvent sonner trompettes et rouler tambours pour célébrer l’accord, il ne saurait y avoir de mal à réprouver une décision ne touchant pas à la substance de la foi. Ensuite, connaissant l’extrême censure de la presse, en particulier celle défavorable au régime, je suis surpris que les catholiques de Chine populaire soient informés aussi précisément des tensions intra et extra vaticanes. Cela veut-il dire que des sites d’ordinaire interdits comme AsiaNews sont aujourd’hui librement accessibles aux internautes chinois ? Si c’était le cas, alors quelque chose a bel et bien changé. Si, et seulement si…

… ou bien non

Le 23 septembre un communiqué est apparu sur le site Internet de l’Église patriotique chinoise en réponse à la signature de l’accord provisoire. J’en ai trouvé une version anglaise ici dont je souhaite que la traduction ne soit pas fidèle. En voici une traduction.
« L’Église patriotique chinoise aime profondément sa mère-patrie. Nous adhérons à la magnifique tradition du patriotisme et de l’amour pour la religion. Nous adhérons aux principes de l’indépendance et de l’autonomie de l’Église. Nous poursuivrons le processus de sinisation. Nous adhérons à l’appel de l’adaptation à la société socialiste et, sous la conduite du Parti communiste chinois, nous travaillerons avec les populations de tout le pays pour réaliser la grandeur de la nation chinoise et ne cesserons jamais nos efforts pour la renaissance du rêve chinois.
[…]
L’Église patriotique chinoise partage les mêmes croyances que les Églises catholiques du monde. Nous désirons entretenir de bons échanges avec les autres Églises catholiques sur la base de l’indépendance, du respect mutuel de l’égalité et de l’amitié, afin d’améliorer la compréhension. Nous espérons sincèrement que les relations entre la Chine et le Vatican vont continuer à s’améliorer. »
Je le répète, j’espère que la traduction anglaise est infidèle.

Aurelio Porfiri