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CHRONIQUES CHINOISES 5
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CHRONIQUES CHINOISES 5

Aurelio Porfiri
18 octobre 2018

Marco Tosatti a publié coup sur coup deux séries de réflexions d’Aurelio Porfiri sur l’Église et la Chine. Nous les avons rassemblées pour vous livrer cette cinquième édition des Chroniques chinoises du maestro qui, ce samedi 27 octobre, dirigera la Messe que célébrera l’évêque de Copenhague en la basilique Saint-Pierre de Rome pour le septième pèlerinage international du peuple Summorum Pontificum.

Veillée de prière à Hong-Kong

Un article de Chao Mien pour AsiaNews rend compte d’une veillée de prière organisée à Hong-Kong à l’occasion de la signature de l’accord provisoire entre le Vatican et la Chine populaire. L’auteur en profite pour rapporter les réactions de quelques évêques de la région qui « ont accueilli l’accord avec diplomatie ». L’évêque de Macao, Mgr Lee Bun-sang, a publié un communiqué dans lequel il « prend acte » de ce que les deux parties ont travaillé « en recherchant le dialogue et en faisant des efforts ». Selon ce prélat, « il s’agit d’un accord positif qui œuvre en faveur de la communion de l’Église chinoise et de l’Église universelle ». L’évêque de Hong-Kong, Mgr Michael Yeung, s’est lui exprimé sur les colonnes de l’hebdomadaire diocésain Sunday Examiner et a jugé compréhensibles les résistances à l’accord : « Les catholiques chinois ne sont ni radicaux ni révolutionnaires, ce sont surtout des gens simples. Il est regrettable que le gouvernement communiste cible l’Église catholique plus que tout autre groupe religieux. » Une déclaration inhabituelle pour un prélat d’ordinaire en désaccord avec la ligne du cardinal Zen.

Expert ?

D’habitude je ne parle pas de moi mais je voudrais le faire brièvement pour éclaircir un point qui me tient à cœur. Depuis la signature de l’accord provisoire, de nombreux journalistes le défendant se sont empressés de discréditer ceux qui le critiquent, récusant leur compétence et mettant en doute leur expertise réelle de la Chine. En ce qui me concerne, je ne me considère pas un « expert », pas plus de la Chine que de quoi que ce soit en général. Cette manie de la spécialisation vient d’une influence anglosaxonne que je réprouve. Arthur Bloch donnait de l’expert cette définition que j’ai toujours aimée : « L’expert est celui qui en sait toujours plus sur toujours moins, pour finir par tout savoir sur rien. » Rien à ajouter !
Mon rapport à la Chine, pays avec lequel j’ai des liens familiers décennaux, est simple : j’y ai vécu et travaillé sept ans (notamment à Macao, Hong-Kong et Shanghai), je continue à m’y rendre régulièrement, j’ai écrit et publié de nombreux livres à son sujet et encore bien plus d’articles dont certains scientifiques. J’ai été éditorialiste d’Osservatorio Asia, un important blog traduit y compris en Chine populaire, et suis en contact avec des sinologues dont j’apprécie les travaux. Bref, je crois avoir une certaine expérience comme observateur des choses chinoises et de pouvoir en parler en connaissance de cause.

À propos des évêques chinois au Synode des Jeunes

Il y a diverses écoles à propos de la présence des évêques chinois au Synode. Le cardinal Zen a écrit sur son blog que « la présence de deux émissaires du gouvernement athée persécuteur est une insulte aux bons évêques de Chine et au Synode des évêques catholiques ». D’autres ont en revanche salué cette présence et noté l’émotion du pape au moment de les saluer.
Ces deux évêques sont Giuseppe Guo Jincai, dont le pape a levé l’excommunication et Giovanni Battista Yang Xiaoting. J’ai vu ce dernier une seule fois, en mars 2018, à Rome, à la Grégorienne. Il donnait une conférence sur l’influence positive exercée par l’Église sur la société chinoise actuelle. Il ne prononça aucune parole critique envers l’action du gouvernement qui promeut l’athéisme et limite activement les activités religieuses. Pour ceux qui comprennent l’anglais, vous trouverez à la fin de la vidéo de cette intervention (1:14:15), l’échange éloquent de l’évêque avec une volontaire du centre Astalli pour l’accueil des réfugiés. Alors que la volontaire affirme accueillir des protestants chinois persécutés dans leur pays et demande ce qu’il en est des catholiques, l’évêque répond que ceux qui demandent le statut de réfugié le font simplement pour obtenir plus facilement leurs papiers. En pratique, il nie ainsi toute persécution religieuse.
Mais alors qu’en est-il des milliers et milliers de témoignages sur les persécutions ainsi que des appels répétés de l’Église en faveur de la liberté de culte en Chine ? Pour qui travaille Son Excellence ? Que penser des prélats qui – comme le cardinal Kung, objet de violences et de tortures des années durant – ont choisi de résister aux prétentions iniques de contrôle de la religion catholique ?

Religiosité et développement économique

Selon moi, l’un des grands obstacles à l’engagement religieux des Chinois réside sans aucun doute dans le formidable développement économique de la société chinoise qui ne reconnaît qu’un seul Dieu : l’argent. Toutefois, cela crée une belle opportunité car bien des personnes comprennent que celui-ci ne procure pas le bonheur et désirent explorer d’autres pistes. C’est bien pour cela qu’il conviendrait d’offrir aux Chinois un catholicisme fortement identitaire, alternatif à la culture dominante qui marchandise tout.

Le monde à l’envers

En conclusion d’un article pour AsiaNews, Chao Mien nous apprend que : « Des sources proches du Vatican et engagées dans les discussions en cours ont déclaré que les prochaines rencontres entre la Chine et le Saint-Siège auront pour thème la situation des catholiques « souterrains ». Les envoyés du Vatican espèrent obtenir la reconnaissance officielle par Pékin d’au moins 12 évêques non officiels au cours des entretiens qui devraient se tenir en décembre. »
C’est surréaliste. C’est un peu comme si je fondais une compagnie appelée Coca-Cola et obligeais ensuite les propriétaires de Coca-Cola à traiter avec moi pour la nomination de leurs directeurs. Espérons que ceux qui poursuivent de telles lubies ont connaissance d’éléments qui, s’ils étaient rendus publics, nous inciteraient tous à partager leur optimisme.

Écho de Macao

L’un des derniers médias en portugais de Macao, Hoje Macau, rapporte que le gouvernement de Hong-Kong a refusé de renouvelé le visa d’un correspondant du Financial Times, Victor Mallet. Le motif ? « Mallet, journaliste reconnu qui a assuré la vice-présidence du Club des correspondants étrangers de Hong-Kong, a fait face à de fortes polémiques soulevées par Leung Chun-ying, l’ancien Chef de l’exécutif local, pour avoir organisé une conférence avec Andy Chan, le jeune leader indépendantiste du Parti national de Hong-Kong. » Et c’est ainsi que la liberté d’expression vient peu à peu à manquer en des lieux où elle n’avait jusque-là jamais été mise en discussion.

L’empire chinois

Une nouvelle belle réflexion de Massimo Donda : « L’empire chinois n’a jamais eu le souci de fixer ses frontières avec la précision rigide des pays européens. Il a en revanche pris soin de s’étendre d’un point de vue social et culturel. Au-delà de cet espace chinois sur le plan civil et humain, se trouvent les barbares qui peuvent devenir civilisés seulement s’ils acceptent de se conformer aux principes chinois, c’est-à-dire de se siniser. »
Une réflexion importante pour comprendre un certain état d’esprit et ne pas faire l’erreur de confondre sinisation et inculturation.

Le passage du gué

Bien que favorable à l’accord, l’évêque de Hong-Kong, Mgr Michael Yeung, a rappelé dans un entretien à Reuters le sort des membres de l’Église souterraine emprisonnés par les autorités chinoises et notamment de Mgr James Su Zhimin, arrêté en 1997 dans la province du Hebei et qui serait aujourd’hui âgé de 86 ans : « Personne ne sait s’il est en prison, mis au secret dans un autre lieu ou même s’il est mort. »
En ce qui concerne l’accord, il a révélé avoir donné ce conseil au pape François : « Saint-Père, allez-y, sans peur mais avec prudence. C’est comme une rivière que vous traversez pour la première fois. Vous devez tester la profondeur de l’eau, sentir les pierres. »
Un conseil intéressant qui souligne bien combien cet accord est un pari. Un pari d’autant plus risqué que, comme j’ai pu l’observer au cours de ces décennies, la Chine a une haute considération culturelle d’elle-même.

Aurelio Porfiri