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CHRONIQUES CHINOISES 10
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CHRONIQUES CHINOISES 10

Aurelio Porfiri
16 mars 2019

L’appel des catholiques de Datong

Toujours bien informée, l’agence AsiaNews relaie la lettre ouverte signée par huit catholiques du diocèse de Datong, à l’ouest de Pékin. Privés d’évêque depuis 2005, ces fidèles n’hésitent pas à s’adresser directement à leur gouvernement.
« Ce qui motive cette initiative est la valeur que notre foi attache à la liberté religieuse : il s’agit d’un droit humain fondamental qui ne peut être ni violé, ni interdit ni éliminé. Certes, nous sommes en désaccord et rejetons bon nombre de déclarations et de propositions du gouvernement. Certains d’entre nous s’y opposent même. Mais il n’est pas acceptable de nous priver de notre liberté et de nos droits parce que nous avons une foi différente. Comme communauté de croyants, nous sommes particulièrement préoccupés de notre liberté de parole qui ne peut être séparée de la liberté de religion : il ne peut y avoir l’une sans l’autre. »
Les fidèles dénoncent ensuite les persécutions et le contrôle qu’ils subissent : leur église a été détruite, les horaires de prière sont imposés par les autorités, l’achat de livres religieux en ligne est interdit…
Évoquant leur inquiétude face à l’accord entre le Vatican et Pékin, ils terminent par ce cri du cœur : « Que devrons-nous faire face à de nouvelles mesures répressives du pouvoir ? Nous taire comme des agneaux dociles ou exprimer notre opposition ? »

Un accord en forme de gifle

L’agence CNA rapporte les déclarations de Chen Guancheng, avocat et dissident chinois qui ne mâche pas ses mots contre l’accord entre le Vatican et le Parti communiste chinois.
Après avoir qualifié l’accord de « gifle portée à des millions de catholiques et de fidèles des autres religions ayant subi les persécutions du Parti », il se dit convaincu que « les membres actifs de l’Église souterraine qui ont persévéré si longtemps face à une persécution paralysante ne peuvent que se sentir trahis ».
Militant pro-vie contraint de fuir aux États-Unis, Chen Guancheng regrette que cet accord rapproche le Vatican d’un régime « responsable de la mort de 400 millions d’enfants avortés ». Pour lui, cela ne fait aucun doute : « L’accord n’est qu’une manœuvre politique flagrante, destinée à servir les seuls intérêts du Parti communiste chinois. »

La question éthique

La naissance de bébés à l’ADN modifié par un chercheur de l’université de Shenzhen, lors du second sommet international sur le génome humain à Hong-Kong, a fait les gros titres du monde entier. Que l’information soit vraie ou pas – car il y a toujours un risque de propagande dans les annonces scientifiques chinoises – elle a, fort justement, soulevé de nombreuses interrogations éthiques. Qui présidera à cette faculté de manipuler la vie humaine ? En Chine, ce sera soit la politique soit l’argent, ce qui ne présage rien de bon.

Regarder l’histoire

Pour comprendre le rapport de la Chine avec la religion, et les difficultés actuelles, il faut se tourner vers l’histoire. J’ai demandé au P. Charbonnier, sinologue reconnu des Missions étrangères de Paris, quelques impressions à ce sujet. Voici ce qu’il m’écrit :
– Les religions en Chine n’ont jamais été organisées comme l’Église l’a été en Europe, où son pouvoir a pendant quelques siècles été supérieur à celui des rois. Les inspirations religieuses de la Chine antique favorisaient l’harmonie entre le Ciel, la Terre et les hommes. Dans la tradition confucéenne, le souverain était mandaté pour appliquer la loi du Ciel (Tianming) et la paix était assuré dans la société par trois règles sacrées : l’obéissance des enfants à leurs parents, celle de la femme à son mari et celle des citoyens au souverain. À partir du Ier siècle, les empereurs Han ont utilisé ce principe patriarcal, consacré par le culte des ancêtres, pour préserver la paix et assurer la prospérité du pays. C’est dans ce contexte simple que les religions ont pu prospérer, la loi naturelle s’identifiant à celle du Ciel. »

Un verdict sans appel ?

Un article de Feng Gang sur Bitter Winter donne la parole à un prêtre de l’Église souterraine, qui témoigne sous le pseudonyme de don Peng.
– Apparemment, il semble que le pape continuera de choisir les évêques bien que ce sera le gouvernement communiste qui les proposera en fonction de ses intérêts propres. […] Le gouvernement a déjà commencé à réprimer les paroisses catholiques clandestines au nom du pape : maintenant que le Vatican a reconnu la légalité des évêques « officiels », les fonctionnaires d’État ont un prétexte parfait pour obliger le clergé clandestin à adhérer à l’Association patriotique. Ils disent qu’elle est désormais « reconnue par le pape ». Bien que le Vatican n’ait pas explicitement demandé la dissolution des paroisses clandestines, bon nombre de nos paroissiens sont parvenus à cette conclusion qui est, évidemment, aussi celle du Parti communiste chinois. L’accord entre Rome et Pékin signe notre ruine.

Des fruits positifs ?

Des lecteurs se diront peut-être que je force le trait et qu’il y a sûrement des points positifs pour justifier l’accord entre le Saint-Siège et Pékin. Je veux croire, moi aussi, que c’est le cas. Sauf que les seuls fruits que l’on observe jusqu’à présent n’ont rien de bon, sauf à relayer la propagande officielle chinoise.
Certains observateurs semblent considérer que le simple fait de dialoguer avec un tel régime est déjà une bonne chose et d’autres vont jusqu’à dire que l’accord marque la « reconnaissance » par Pékin de l’Église catholique et du pape ce qui, en soi, serait un point positif indiscutable. Sauf que, comme je tente de l’illustrer d’une chronique à l’autre, l’esprit et le temps chinois ne sont pas les nôtres et la prudence voudrait que l’on en tienne compte avant de porter le moindre jugement trop définitif sur l’avenir du catholicisme en Chine…

Aurelio Porfiri