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À Rome, l’affaire Barbarin n’intéresse guère les observateurs
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À Rome, l’affaire Barbarin n’intéresse guère les observateurs

Redaction
3 avril 2019

L’actualité romaine de ces dernières semaines a été dominée par le sommet romain à propos des abus sexuels sur les mineurs (20-22 février 2019). Deux affaires ont contribué à alimenter l’intérêt du public sur ces affaires sordides. Elles ont pour point commun de mettre chacune en scène un cardinal ayant dû affronter la justice civile : le cardinal français Philippe Barbarin et son homologue australien George Pell. Notre propos n’est pas de refaire l’histoire médiatique de ces deux cas mais d’en comparer la résonance romaine – substantiellement différente comme nous le verrons.

Commençons par le cardinal Barbarin : force est de constater que sa démission refusée par le pape le lundi 18 mars a plus fait parler en France qu’à Rome. Par exemple, en dehors de l’agence de presse Adista – depuis 52 ans « à la gauche du Père » – , aucun média romain n’a jugé utile de faire écho de l’appel des victimes du Père Preynat à lever l’immunité du cardinal Ladaria Ferrer, actuel préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (CDF). Or, ce que les victimes du P. Preynat reprochent à Mgr Ladaria Ferrer, c’est d’avoir conseillé au cardinal Barbarin d’éviter tout scandale public lorsque l’archevêque de Lyon demanda conseil à la CDF en 2015. Mgr Ladaria était à l’époque secrétaire de la congrégation et son attitude semble en contradiction avec la ligne intransigeante désormais affichée par le pape, par exemple dans son discours à la Curie du 21 décembre 2018 : « L’Église ne cherchera jamais à étouffer ou à sous-estimer aucun cas. »

L’affaire du cardinal Pell fait plus trembler la curie romaine. Une partie de la presse ne manque pas de l’appeler « l’ex n°3 du Vatican » en raison des responsabilité qu’il a exercées au début du pontificat du pape François. Choisi par le pape comme préfet du nouveau secrétariat pour l’économie institué en 2014, le cardinal Pell était supposé remettre en ordre la majeure partie des opérations financières du Saint-Siège. À ce titre, le pape l’invita même à siéger au conseil des cardinaux pour la réforme de la Curie. Sauf que, très vite, le cardinal vit ses prérogatives réduites et son pouvoir limité, rendant de fait bien inefficaces ses efforts en faveur d’une meilleure transparence des finances vaticanes.

Pell comme Dreyfus ?

La réaction romaine à sa condamnation a été lapidaire : rappellant tout de même la présomption d’innocence et le fait que le cardinal Pell a fait appel, elle reconnaît la légitimité judiciaire des autorités australiennes et l’interdit de tout ministère public.

En soi, comme l’ont souligné de nombreux observateurs, y compris Vatican Insider, la condamnation du cardinal Pell n’est pas sans soulever de sérieuses interrogations. La plus grave concerne le fait que l’accusation n’a été basée que sur la parole d’une seule personne ; l’autre victime présumée du cardinal étant décédée mais surtout, ayant toujours refusé de confirmer les faits imputés au cardinal, alors archevêque de Melbourne. Pour George Weigel, auteur catholique américain à succès, l’affaire Pell est « la nouvelle affaire Dreyfus », rien moins. Il n’hésite d’ailleurs pas à attaquer le communiqué sus-mentionné du Saint Siège, le qualifiant de bouffonnerie gratuite (gratuitous puffery). Selon lui, le verdict dans le procès Pell est le résultat de l’hystérie anti-catholique en Australie et certainement pas le fruit d’une intime conviction basée sur des preuves irréfutables. Dans un texte plus mesuré, Andrea Gagliarducci relève cependant que la réponse du Saint-Siège révèle la volonté de défendre le cardinal Pell et, plus largement, le Saint-Siège comme institution.

Au delà de la stricte question de l’exercice de la justice – déjà inquiétante en soi – certains auteurs relèvent le climat interlope qui entoure les finances du Vatican depuis de nombreuses années et le sort de ceux qui essayent de les assainir : n’oublions pas que Mgr Carlo Maria Viganò, alors secrétaire du gouvernorat de la Cité du Vatican, se livra avec zèle et efficacité à cet exercice avant d’être éloigné du Vatican par le cardinal Bertone. Dans un article consacré à la condamnation du cardinal Pell, Robert Moynihan joint un article de 2015 faisant état de la découverte par le cardinal Pell de plus d’un milliard d’euros évaporés de la comptabilité du Saint-Siège. Dans la même veine, le vaticaniste Marc Tosatti avance dans deux articles (ici et ici) que la condamnation du cardinal Pell n’est effectivement pas sans rapport avec quelque histoire de (très) gros sous romains. Affaire à suivre, nous saurons au mois de juin si l’appel du cardinal est recevable.

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