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Trop, c’est trop !
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Trop, c’est trop !

Guillaume Luyt
14 mai 2019

Ne pas réagir à chaud à l’actualité. Telle est la ligne éditoriale d’Infovaticana France, ce qui explique notre réserve prudentielle sur de nombreuses péripéties vaticanes et ecclésiastiques. Nous croyons que, depuis Vatican II, l’Église n’a pas seulement embrassé le monde mais a embrassé le temps. Un temps toujours plus rapide, toujours plus immédiat, toujours plus empressé, toujours plus oppressant. D’où l’urgence, pour un média catholique, de prendre son temps. Festina lente.

Pourtant, aujourd’hui, il nous semble impossible de laisser passer deux faits survenus ce week-end à Rome. L’un et l’autre illustrent une dérive de l’actuel pontificat qui pourrait diviser profondément le Peuple de Dieu : sa politisation, au sens le plus partisan du terme.

Samedi soir, le cardinal Konrad Krajewski – ancien cérémoniaire pontifical, appelé par le pape François à transformer l’Aumônerie apostolique en bras exécuteur des œuvres charitables personnelles du Souverain Pontife – est allé en personne rouvrir les compteurs électriques de l’un des plus grands squats romains, coupés quelques jours plus tôt pour une ardoise de près de 300 000 euros. Un geste pleinement revendiqué par le prélat qui, non content d’avoir laissé sa carte de visite sur les lieux (Avvenire dixit), a aussi répondu à ceux qui l’accusent d’avoir accompli un geste illégal et d’être intervenu dans les affaires d’un pays tiers qu’aucune loi « ne vaut devant tant de souffrances » (Il Messaggero).

Krajewski comme Emmanuelle Béart

Le problème, c’est que le squat où est intervenu le cardinal est un lieu éminemment politisé. Occupé par l’extrême-gauche romaine en 2013, il bénéficie du soutien du maire d’arrondissement du centre historique de Rome (Parti Démocratique) et de nombreux autres élus. Mieux, la fourniture d’électricité en est assurée par une entreprise semi-publique gérée par les maires de gauche de la région Émilie-Romagne. Ce n’est donc pas « l’ignoble » Matteo Salvini – auquel Mgr Krajewski a déclaré qu’il refuserait une bénédiction apostolique (Il Messaggero, le 4 mai 2019) – qui a plongé le squat dans l’obscurité mais une régie aux mains des amis politiques des squatteurs. Enfin, outre une centaine de familles, le squat abrite toute une série d’activités, y compris commerciales, qui profitent allègrement de l’illégalité qui entoure leur fonctionnement. Et se gardent bien de payer toute facture.

Dans ce cadre, il est difficile de ne pas qualifier le geste de Mgr Krajewski de geste politisé. Il lui suffisait d’attendre lundi matin pour régler la dette des occupants auprès du fournisseur et l’affaire était close. Dans ce cas, évidemment, la charité n’eût pas fait de bruit et il est regrettable de devoir penser que ce qui compte pour Mgr Krajewski, c’est que la charité pontificale soit au contraire objet de la plus grande publicité.

Forza Nuova dans la place

Cette descente dans l’arène politique italienne expose le Vatican à n’être plus considéré que comme un lieu d’agitation. C’est, de fait, ce que les militants de Forza Nuova, formation de la droite radicale italienne, ont illustré dimanche à l’heure de l’Angélus en déployant une banderole contre le pape François aux abords de la place Saint-Pierre. Un geste pas tout à fait inédit mais qui, par le profil des auteurs, le contenu de la banderole et son objet, peut être lourd de conséquences.

Le geste n’est pas inédit car il arrive de temps en temps que tel ou tel groupe, d’ordinaire international, profite de la place Saint-Pierre pour exposer – fugacement, car les services de la police italienne et de la gendarmerie vaticane sont prompts à intervenir – ses revendications. En revanche, il est rare que les acteurs de la politique italienne s’y risquent (*). Par respect, par indifférence ou par prudence. L’objet de la banderole : le Saint-Père ; son contenu : « Bergoglio comme Badoglio, stop à l’immigration » (Badoglio, général italien ayant succédé à Mussolini en 1943 représente la figure du traître par excellence aux yeux des post-fascistes italiens) ; les auteurs, Forza Nuova, formation marginale en lice pour les élections européennes et aguerrie aux provocations médiatiques.

À l’heure où, succès de Matteo Salvini oblige, la vieille dialectique fascisme-antifascisme reprend de la vigueur en Italie, il semble tout à fait inopportun que le Vatican, donc l’Église, choisisse d’y prêter le flanc. À force de prendre position sur tout, tout le temps – sauf sur les questions d’Église diraient les cardinaux firmataires des dubia, ou Mgr Viganò –, le pape François s’expose à l’instrumentalisation comme à la contestation partisane. Et, surtout, y expose l’Église, mettant en péril l’unité du peuple de Dieu.

Il est temps que cela cesse. Puissent les gestes imbéciles de Mgr Krajewski et de Forza Nuova contribuer à marquer la fin de la politisation de l’actuel pontificat…

(*) Un ami italien me rappelle néanmoins que la contestation du Saint-Siège a longtemps été l’un des axes des campagnes favoris du Parti Radical italien. Du moins jusqu’à ce que le pape François n’élève Emma Bonino au rang de « grande figure de l’Italie actuelle » (8 février 2016).

Guillaume Luyt