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Une brèche dans l’herméneutique de continuité ?
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Une brèche dans l’herméneutique de continuité ?

Henri Maximilien
28 mai 2019

InfoVaticana France est heureux de vous faire partager les réflexions de notre ami Henri Maximilien, par ailleurs auteur de nos billets franciscains, sur les notes de Benoît XVI à propos des dérèglements moraux du clergé.

Nous avons déjà mentionné le fameux « sommet contre les abus sexuels sur les mineurs » du mois de février dernier. Ce rassemblement des présidents des conférences épiscopales du monde entier se voulait une réponse à la crise morale qui secoue la hiérarchie ecclésiastique ces dernières années mais dont les racines sont à rechercher plusieurs décennies auparavant.

Sur ce sujet le monde romain a été secoué par la publication de « notes » de Benoît XVI en avril dernier. Initialement publiées sur Klerusblatt, un mensuel ecclésiastique bavarois, des traductions de ces notes ont rapidement fleuri (ici en français) et ont fait le tour du monde. Les réactions furent à la mesure du problème évoqué et du prestige de l’auteur : entre condamnation unilatérale sur fond de défense des acquis de 1968 – explicitement remis en cause par Benoît XVI – et enthousiasme débordant pour une prise de parole au plus haut niveau de la hiérarchie catholique qui osait lier crise de la foi et crise de la morale. Il est possible d’avoir un petit aperçu de ce large spectre dans cet article de Sandro Magister.

Pour nous, l’immense mérite de cette sortie de Benoît XVI est d’avoir réaffirmé le lien entre la foi et la morale. Au moment où les solutions qui nous sont proposées oublient singulièrement des éléments essentiels et établis de la foi catholique, tels le péché originel, la nécessité de la Grâce pour entrer en Paradis, l’efficacité objective des sacrements… cela ne pouvait que déboucher sur des réactions outrées de ceux qui tentent de faire croire qu’une société moralement bonne est possible sans Dieu. Ce lien entre foi et morale fait d’ailleurs partie du patrimoine juridique de l’Église comme le rappelle cet important article de Cyrille Dounot dans L’Homme Nouveau.

Critiquant le nouveau code de droit canon (1983), l’auteur y souligne que : « Les règles anciennes faisaient obligation aux fidèles de dénoncer, à l’évêque ou à l’inquisiteur, tout agissement trahissant l’hérésie ou la suspicion d’hérésie. » Parlant des prêtres qui utilisent le sacrement de pénitence pour solliciter les pénitents en matière sexuelle, il ajoute ceci : « L’idée qu’un prêtre puisse détourner un sacrement en vue de commettre des turpitudes est tellement contraire à la sainteté de son sacerdoce que l’Église a considéré qu’il y avait là une suspicion d’hérésie, et donc lieu à dénonciation auprès du supérieur hiérarchique. » En d’autres termes, il existe des fautes tellement horribles d’un point de vue moral qu’elles manifestent un total manque de foi dans celui qui les commet. Si le « cléricalisme » est à condamner, c’est précisément en ce qu’il manifeste cette absence de foi et non parce que l’exercice du pouvoir serait corrupteur en soi. Notons d’ailleurs que Benoît XVI n’utilise pas cette expression dans ses notes.

Un autre point crucial pourrait se révéler d’une toute autre portée. Après s’être attaqué au tabou profane de 1968, Benoît XVI mentionne Vatican II comme un moment charnière pour la détérioration du climat moral de l’Église. Il écrit ainsi que « dans les efforts du Concile en vue d’une nouvelle compréhension de la Révélation, l’option de la loi naturelle fut largement abandonnée, et on exigea une théologie morale fondée entièrement sur la Bible » et cite en exemple les efforts vains du jésuite Bruno Schüller (†2007) pour fonder une morale exclusivement biblique. Pour seul résultat, ce jésuite déboucha sur une morale pragmatique qui laissait la porte grande ouverte au funeste « la fin justifie les moyens ».

Cet épisode appelle deux remarques :
– en filigrane Benoît XVI montre bien que c’est la morale de l’interdit qui est visée par cette tentative : le Décalogue contient six interdits… et il est biblique. Le simple bon sens pouvait facilement anticiper l’échec assuré du père Schüller, déjà à l’époque ;
– ensuite, Benoît XVI décrit une rupture dans la théologie morale catholique à l’occasion de Vatican II sans jamais adopter de précautions oratoires sur cette rupture. La question qui vient aussitôt est simple : y a-t-il eu rupture à Vatican II ? Dans le domaine de la morale, les « notes » de Benoît XVI tendent à une réponse positive. S’agit-il d’une première brèche dans l’herméneutique de la continuité ? L’avenir le dira.

Henri Maximilien